Accidents de chasse : en patrouille avec l’OFB pour sécuriser la forêt
Des agents de l'OFB contrôlent des chasseurs lors d’une battue au grand gibier. - © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm pour Reporterre
Des agents de l'OFB contrôlent des chasseurs lors d’une battue au grand gibier. - © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm pour Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Pour lutter contre les accidents, voilà 5 ans que l’Office français de la biodiversité organise des sessions de contrôle. Nous avons accompagné des agents auprès de chasseurs dans une petite commune de la Manche.
Margueray (Manche), reportage
« Ils sont en bas. Il doit y avoir deux, trois ou quatre gars pour bloquer les chiens ou couper la route. Les autres doivent être dans les fourrés derrière. » Guillaume Binet, chef de service de l’Office français de la biodiversité (OFB) de la Manche, le visage collé à ses jumelles, observe la battue à distance.
200 mètres plus loin, plusieurs silhouettes en vestes orange fluo tranchent sur le ciel de traîne et le gris-vert de la haie bocagère. « Avant de les aborder, on observe le territoire chassé, les animaux et les positions, explique Guillaume Binet. Là, on voit que le chasseur a un gilet fluorescent, obligatoire pour la chasse collective au tir du grand gibier. Il n’essaie pas de se cacher. Son arme est canon vers le ciel. Tout semble conforme. »
Il est environ 10 h 30 ce samedi 6 décembre à Margueray, une petite commune au nord-est de Villedieu-les-Poêles (Manche). Guillaume Binet, Benoît Fouchard, inspecteur de l’environnement de la brigade nord, et Marc Permanne, inspecteur de l’environnement de la brigade sud, sillonnent la zone pour contrôler les battues, dans le cadre de la campagne nationale de sensibilisation à la sécurité à la chasse organisée par l’OFB. Menée du 29 octobre au 14 décembre pour la cinquième année consécutive, cette opération vise à rappeler les règles obligatoires : port du gilet fluorescent, signalisation des battues, angle de tir… Leur non-respect peut entraîner une contravention de 4e classe, soit 135 euros d’amende.
En 2024-2025, 1 272 contrôles avaient été réalisés dans toute la France, avec 214 infractions constatées. Objectif : que tout le monde, pratiquant comme non-pratiquant, rentre sain et sauf de sa sortie en nature.
« Depuis vingt ans, le nombre d’accidents a baissé de 54 % à l’échelle nationale » pour s’établir à une centaine d’accidents, dont onze mortels, pour la saison 2024-2025, indique Guillaume Binet. Première explication à cette baisse, la création de l’examen pratique du permis de chasser en 2003, en complément de l’examen théorique obligatoire déjà existant. Les candidats sont évalués par des inspecteurs de l’OFB et les fautes et les questions relatives à la sécurité sont désormais éliminatoires, ce qui a réduit le taux de réussite à l’examen à environ 70 %. En 2019, la loi de création de l’OFB a en outre instauré une formation obligatoire d’une demi-journée sur les règles élémentaires de sécurité, à suivre tous les dix ans. « Dans la Manche, près de la moitié des chasseurs a déjà participé à ce recyclage », précise le chef de service départemental.
Un réseau d’analyse des accidents
C’est le cas de Lionel, 74 ans. Alors que quelques sonneries de cor retentissent — un chevreuil a été tué — et que les traqueurs et les rabatteurs rejoignent peu à peu les tireurs, il sort de bonne grâce des documents soigneusement plastifiés de son anorak orange fluo. Sur son permis, la photo d’un adolescent de 16 ans aux épais cheveux châtain. « Vous voyez ? J’avais la mèche ! », rigole l’ancien gendarme, originaire de la Somme. En bon élève, il a suivi la formation décennale de sécurité dès 2021, à Saint-Lô (Manche). « Ça permet de se mettre à jour, apprécie-t-il. Quand j’ai eu le permis, on ne passait même pas d’examen. On allait à la mairie, on faisait les papiers avec l’assurance, et c’était bon. Alors j’ai appris des choses, notamment sur les angles de tir, c’est nouveau. »
Autre facteur d’amélioration : la mise en place du réseau Sécurité à la chasse à la fin des années 1990, qui recense et analyse les accidents. « On remplit une fiche anonyme avec l’âge du chasseur, son expérience en matière de chasse, les circonstances de l’accident, le type de chasse pratiqué, le nombre de participants, pour cerner au maximum d’où vient le problème », explique Marc Permanne, à qui incombe cette tâche dans la Manche. Plus facile à dire qu’à faire : « Parfois, nous n’avons connaissance d’accidents qualifiés de “légers” qu’a posteriori, parce que les chasseurs ont réglé le problème entre eux. Ils ne nient pas, mais minimisent : “Oui, il a tiré dans ma direction sans faire attention, j’ai pris deux ou trois grenailles, mais heureusement ce n’est pas rentré”, rapporte Guillaume Binet. Mais normalement, il y a signalement par les services médicaux, tenus d’informer les autorités en cas de blessure par arme à feu. »
Cette base de données est utilisée pour mettre à jour la réglementation. « Elle a permis d’identifier un problème de visibilité, ce qui a débouché sur le port obligatoire d’effets fluorescents en chasse collective à tir du grand gibier », illustre Guillaume Binet. Idem pour l’angle de 30°, cette règle qui interdit aux chasseurs postés les tirs latéraux en direction des collègues. « Toute cette réglementation a été mise à jour en 2024 dans le schéma départemental de gestion cynégétique, établi par la fédération des chasseurs et validé par le préfet de la Manche. »
Le nombre d’accidents a connu un rebond
Charge aux chefs de battue de la rappeler avant chaque traque. Ce jour-là, c’est Bastien, 24 ans, chasseur depuis sept ans, qui s’y colle. « Je suis chef de ligne : c’est moi qui place tous les gars, qui leur dit où ils peuvent tirer ou pas, en fonction des collègues, de la route et des maisons », explique-t-il. Pas question de déroger. « Les organisateurs sont responsables de la sécurité de la battue, rappelle Guillaume Binet. Ça a changé beaucoup de choses depuis vingt ans, notamment sur la consommation d’alcool. » Si les chasseurs n’ont pas à souffler dans le ballon en cas de contrôle, ils peuvent prendre une amende en cas d’« ébriété manifeste » et l’alcoolémie et les stupéfiants sont systématiquement contrôlés en cas de drame.
Malgré cela, le nombre d’accidents a connu un rebond en France en 2024-2025, avec 11 décès contre 6 en 2023-2024, et 100 accidents contre 78. Deux personnes sont déjà mortes à la suite de tirs cette saison, lors de battues au sanglier : un septuagénaire qui s’est tué par un tir accidentel le 6 novembre dans les bois de Margencel en Haute-Savoie, et un chasseur de 64 ans mortellement touché au bas-ventre par un autre le 19 octobre à Laparade (Lot-et-Garonne).
D’autres ont été plus ou moins grièvement blessées : un chasseur touché par des plombs au niveau des fesses à Cazouls-les-Béziers (Hérault) le 5 décembre ; un promeneur atteint au mollet à Pont-Aven (Finistère) et un chasseur en urgence absolue à Sète (Hérault) le 30 novembre ; un joggeur grièvement blessé à la jambe à Vaison-la-Romaine (Vaucluse) le 23 novembre ; une fillette de 10 ans blessée à la cuisse lors d’une battue au sanglier à Éréac (Côtes-d’Armor) et un trentenaire blessé par balle à Ghisoni (Haute-Corse) le 11 novembre ; encore trois blessés à Croisilles (Orne), La Canourgue (Lozère) et La Gorgue (Hauts-de-France) le 10 novembre…
15 agents pour 14 000 chasseurs
Les deux tiers des accidents ont lieu lors de chasses au grand gibier. Parmi les causes principales, le non-respect de la zone de tir, la mauvaise manipulation d’armes chargées, la non-prise en compte de l’environnement — route, bâtiment — et la non-identification du gibier avant le tir, « quand le tireur a été trop rapide et a tiré sur un collègue, par exemple un rabatteur. D’où la nécessité de ne jamais lâcher la sensibilisation », insiste le chef de service départemental. Dans la mesure des moyens de l’OFB : la Manche ne compte que 15 agents en charge de contrôler quelque 14 000 chasseurs, et cette tâche n’occupe qu’une partie de leur temps de travail.
Pour l’heure, c’est plutôt calme. « Heureusement, on n’a pas eu d’accident mortel depuis longtemps, salue Guillaume Binet. Seulement 5 ou 6 accidents, principalement des projections de plomb, sans conséquences graves. » Après avoir contrôlé la quinzaine de chasseurs présents, le trio remonte en voiture à la recherche d’une autre battue. Depuis le début de la saison, le service départemental a réalisé environ 250 contrôles et ouvert quatre procédures : « Des tirs traversant un chemin communal, le transport d’une arme non déchargée et non sous étui dans un véhicule et la non-apposition de panneaux sur la route. »